Paninari : la tribu milanaise qui portait du Stone Island avant les ultras

Avant que les tribunes anglaises n’adoptent Stone Island, il y avait déjà, dans les rues de Milan, des adolescents en doudoune Moncler qui refusaient tout ce que représentaient les années 1970. On les appelait les Paninari. Sans eux, l’histoire du vêtement technique italien dans le sport aurait probablement pris un tout autre chemin.

Un nom né dans un bar, pas dans un fast-food

Contrairement à une idée reçue largement répétée, le nom ne vient pas d’une habitude de manger des sandwichs au fast-food. Le mouvement prend forme au tout début des années 1980 autour d’un bar bien réel, « Al Panino », situé via Agnello, près de la piazza Liberty à Milan. C’est là que le tout premier noyau de jeunes s’est régulièrement retrouvé — et c’est un journaliste du Corriere della Sera, en observant ce groupe, qui a inventé le terme « paninaro ».

Le groupe déménage rapidement à quelques mètres de là, devant le Burghy de la piazza San Babila — le tout premier fast-food à l’américaine ouvert en Italie, en 1981. Cet endroit deviendra tellement associé au mouvement que le lieu reste identifié à cette mode encore aujourd’hui, alors même que le Burghy a depuis été racheté par McDonald’s.

Une génération qui tourne le dos aux années de plomb

Le mouvement paninaro est une réaction directe à la décennie précédente. Les années 1970 italiennes, dites « années de plomb », ont été marquées par une violence politique intense. Les Paninari incarnent l’exact opposé : apolitiques, individualistes, tournés vers la consommation et l’american dream version milanaise. Aucune idéologie, aucun engagement — juste le culte de la marque, du confort, et d’un optimisme un peu naïf porté par la reprise économique du début des années 1980.

Ce n’était pas non plus, contrairement à une autre idée reçue, un mouvement réservé aux enfants les plus riches : beaucoup de Paninari travaillaient à temps partiel ou empruntaient de l’argent pour s’offrir les pièces qui comptaient.

La panoplie : ce qu’on portait vraiment

L’uniforme paninaro est aussi codifié que celui des ultras qui suivront quelques années plus tard. La pièce maîtresse, c’est la doudoune — obligatoirement bien rembourrée, dans une couleur vive, signée Moncler, Stone Island ou Henry Lloyd. En dessous, un sweat oversize uni, logo bien visible, très souvent Best Company.

Le reste de la tenue suit la même logique du détail qui compte : une Swatch au poignet, un sac à dos Invicta sur l’épaule, un jean Levi’s 501 (ou une marque italienne aujourd’hui disparue comme Uniform), légèrement remonté pour laisser apparaître des chaussettes à losanges Burlington, une ceinture à grosse boucle en cuir El Charro. L’été, la doudoune laisse place aux polos Lacoste ou aux chemises à motifs.

Ce niveau de précision n’est pas anecdotique : c’est exactement la même logique qui régira, une décennie plus tard, le style casual des tribunes anglaises — une poignée de marques précises, portées de façon extrêmement codifiée, où chaque pièce doit être la bonne.

Un phénomène national, avec ses propres noms régionaux

Le mouvement dépasse vite Milan et gagne toute l’Italie, en prenant parfois d’autres noms : à Bologne, on parle des « Zanari » (d’après le bar Zanarini) ; à Vérone, des « Bondolari » ; à Rome, du mouvement équivalent des « Tozzi ». Un magazine dédié, Il Paninaro, atteint 100 000 exemplaires vendus par mois avant de cesser sa publication fin 1989. Un film, Sposerò Simon Le Bon, sorti en 1986 et adapté du témoignage d’une adolescente milanaise, raconte le phénomène de l’intérieur.

Le chaînon manquant entre Milan et les tribunes anglaises

Voici pourquoi cette histoire nous concerne directement. Les mêmes marques que portaient les Paninari — CP Company, Stone Island, Moncler — sont celles que les supporters anglais découvriront quelques années plus tard en voyageant en Italie pour suivre leur club en Coupe d’Europe. Ces marques n’étaient distribuées nulle part ailleurs en Europe : les croiser dans les rues de Milan, portées par une jeunesse qui en avait fait un signe de reconnaissance, est ce qui a donné envie aux voyageurs anglais de repartir avec.

Notre article sur pourquoi les ultras portent du Stone Island raconte la suite de cette histoire : comment ce même vêtement, une fois adopté par les tribunes britanniques, est devenu un code social entièrement différent — plus discret, plus stratégique, et bâti sur une toute autre logique que l’exubérance paninara.

Le fondateur de Stone Island et CP Company, Massimo Osti, n’a jamais conçu ses vêtements pour cet usage. Mais c’est bien la rencontre entre son travail sur la matière et deux mouvements de jeunesse, à dix ans d’écart et dans deux pays différents, qui a fait de ces pièces techniques italiennes un vêtement culte bien au-delà de la mode.

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